Festival Jazz à la Villette 28 août / 6 septembre 2026

Billetterie
Emma-Jean Thackray

Emma-Jean Thackray et Miles Davis

interview

Lors de la publication en 2018 de son premier EP, Ley Lines, le jazz européen découvrait en la personne d’Emma-Jean Thackray une véritable multi-instrumentiste, aussi débrouillarde qu’éclectique, travaillant en autonomie dans son home-studio du sud de Londres ¬— une pratique qui reste aujourd’hui encore sa marque de fabrique. De quoi soulever l’intérêt de Jazz à la Villette qui l’invita pour la première fois en 2019 et qui depuis, suit de près ses pas de géants.
Originaire du Yorkshire, au sud de Leeds, Emma-Jean a fait ses premiers pas au cornet (son instrument principal) dans un orchestre de rue, nombreux dans les régions minières du nord de l’Angleterre. Mais plus que les hymnes souvent rigides des brass-band de tradition ouvrière, c’est bien la musique de Miles Davis et les arrangements haute-couture de Gil Evans qui ont été le point de départ d’une passion dévorante : « j’ai découvert Miles par accident, lorsque j’avais 13 ans et que je travaillais sur le concerto d’Aranjuez de Joaquin Rodrigo, se remémore-t-elle au téléphone. J’ai voulu télécharger sur internet une version du concerto dans sa partition originelle mais je suis tombé sur celle de Miles Davis et de Gil Evans, à savoir celle de Sketches of Spain. Cela m’a complètement laissé sans voix. C’était une révélation de savoir que je pouvais jouer autre chose que de la musique classique, et c’est à ce moment précis que j’ai su que je voulais être musicienne. J’ai alors commencé à explorer le monde du jazz : il n’y avait évidemment pas l’abondance des plateformes de streaming, tout était plus mystérieux, on découvrait les choses petit à petit, et à l’époque j’économisais de l’argent pour acheter les autres disques de Miles ou de ses musiciens à l’image de John Coltrane ».

Emma-Jean Thackray, Jazz à la Villette © Maxime Guthfreund

Une découverte qui lui fera rapidement quitter Leeds pour le Royal Welsh College of Music puis le London Trinity College of Music, où elle croise la route de Moses Boyd et Nubya Garcia, tout en commençant à creuser un sillon musical singulier, en marge du centre névralgique de la scène londonienne dont Shabaka Hutchings et consorts furent les premières figures de proue. Car plus que l’influence des répertoires afro-jazz, spiritual-jazz et autres réjouissances des années 1970, ce qui définit Emma-Jean Thackray est une conception véritablement enracinée dans la culture musicale britannique, à savoir l’influence de la grande famille de l’Electronic Dance Music : techno, jungle et autre drum’n’bass qui, comme son nom l’indique, est caractérisée par de « grosses lignes de basses, un trait constant dans ma musique » reconnaît t-elle. Ce, sans replonger dans les fautes de goût de l’acid-jazz, plaisir coupable qui a eu ses heures de gloire, et dont Londres a précisément été l’épicentre.

Avec ce double langage, c’est tout naturellement qu’Emma-Jean s’est attelé à projeter la trompette de Miles dans l’univers de l’EDM. « Je pense qui lui-même aurait su s’emparer de toutes ces musiques s’il les avait connues, comme il l’a fait en traversant les styles et en modernisant sans cesse son écriture ». Décédé en 1991, Miles n’aura en effet pas assisté à l’explosion de la scène électro britannique s’apprêtant à conquérir le monde – un peu à la façon de la British Invasion 30 ans plus tôt –, mais il est certain que son oreille aurait été attentive. Le postulat d’Emma-Jean Thackray n’est cependant pas celui d’imaginer ce qu’aurait fait l’auteur de Kind of Blue et de Tutu de toutes ces nouveautés, ni d’offrir une rétrospective de l’œuvre du trompettiste version électro. Plus modestement, son envie, comme le suggère le nom du programme « Dear Miles, A Love Letter », n’est autre que celle de dépeindre sa relation intime à la musique de celui grâce à qui, du moins en partie, elle parcourt aujourd’hui les scènes du monde.

Miles Davis - Concierto De Aranjuez

Pensé spécifiquement pour le Ronnie Scott’s – temple du jazz londonien – à l’occasion de deux soirées au printemps 2026, ce nouveau projet prend le contrepied de son dernier album en date, Weirdo, conçu comme elle sait si bien le faire, dans l’intimité et la solitude du home-studio : il s’agit bien ici d’un répertoire arrangé avant tout pour le live en compagnie des musiciens qui l’accompagnent depuis plus de dix ans (Lyle Barton au piano, Matthew Gedrych à la basse et Dougal Taylor à la batterie). Un répertoire mis en boîte dans la foulée des soirées au « Ronnie’s », dont on a pu découvrir les premiers mixes d’un « Tutu » version jungle, d’un « So What » post-funk, quelque part entre Stevie Wonder et l’EDM, ou encore d’une version de « Seven Steps » qui nous ramène aux bons souvenirs d’Us3. Des compositions issues de toutes les époques d’un Miles électrique comme acoustique, à commencer par Sketches of Spain avec lequel elle ouvrira la soirée, en écho à son premier coup de foudre musical.

 

Par Louis Michaud

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