Festival Jazz à la Villette du 4 au 13 septembre 2020

Sélène Saint-Aimé, Mare Undarum
Sélène Saint-Aimé, Mare Undarum © Patrick Dougher

Entretien : Sélène Saint-Aimé présente son premier album

interview

La pleine lune, les musiques de la diaspora africaine, le morceau donné par Steve Coleman… plongez à la découverte de la mer des ondes de Sélène Saint-Aimé.
Avant de parler du disque, pouvez-vous vous présenter en quelques mots et parler de vos « voyages musicaux », notamment à la rencontre de grands noms du jazz comme Steve Coleman, Ravi Coltrane ou Ron Carter ?
Je suis contrebassiste et chanteuse, je vis à Paris maintenant. J’ai passé beaucoup de temps à étudier les musiques de la diaspora africaine, ce qui m’a amenée à beaucoup voyager : à New York surtout, dans la Caraïbe aussi. 
C’était une sorte voyage initiatique. Ma démarche, c’était d’aller à la source de l’information et d’avoir le souci du détail. Par exemple, quand je dis que j’étudie les musiques de la diaspora africaine, je vais à Cuba si j’ai une question sur la musique cubaine, je vais voir les gnawas au Maroc, etc.
Donc là c’est ce que j’ai fait et vu que la musique vers laquelle je me suis tournée était liée à l’improvisation, avec une esthétique de la tradition afro-américaine, je suis allée sur place [à New York]. Et j’ai été incroyablement bien accueillie ! Avant ça j’avais déjà rencontré Steve Coleman au Café La Pêche à Montreuil. Donc j’ai eu la chance de pouvoir avoir accès à « l’élite » musicale des États-Unis à New York. Ils m’ont montré beaucoup de choses, m’ont appris beaucoup et tout ça m’a servi pour mon éducation, pour ce que je fais maintenant. 
Pas tant pour retranscrire exactement ce que j’ai appris mais plutôt pour utiliser des concepts dont on m'a parlé. Pour me les approprier, pour que ça devienne une seconde nature pour moi et ensuite que je puisse éventuellement le transmettre, et ainsi de suite.

À l’heure où une immense quantité d’enregistrements et de savoirs sur la musique est accessible en ligne, vous avez la volonté de vous confronter directement aux musiciens. C’est quelque chose d’essentiel dans la musique jazz telle que vous la concevez, même aujourd’hui ?
C’est comme ça que le jazz est fait là-bas [à New York], c’est comme ça que tous ces gens-là ont appris. En écoutant tel ou tel musicien, on se dit : « comment est-ce que lui a appris ? », « Mais si lui a réussi, alors je veux faire pareil ! ». Du coup j’ai un peu copié les modèles de l’époque.

Venons-en à votre premier album, Mare Undarum. Pourquoi ce nom ? De quoi y est-il question ?
C’est un travail autobiographique autour de la cartographie de la lune. Tout vient de mon prénom, Sélène, qui dans la mythologie est la déesse de la pleine lune. Depuis toute petite je m’intéresse à la lune, à ses différents aspects. Plus âgée, comme j’étais assez passionnée de géographie et de cartes, j’ai commencé à étudier la cartographie de la lune et j’ai découvert un monde un peu mystique. Sur la lune, il y a beaucoup de cratères qui ont été appelés par les astronautes des mers, des lacs, des montagnes… et j’ai toujours trouvé ça formidable, très beau et très poétique. 
En étudiant les cartes, j’ai découvert ce cratère qui s’appelait « La mer des ondes », Mare Undarum. Tout est parti de là. L’idée est de se dire que chaque cratère est comme un impact dans la vie d’un être et que chaque cratère révèle des sons, des émotions, des vibrations. Donc mon rôle en tant que musicienne est de les transformer en musique. Et en mots parfois : j’ai écrit les trois poèmes présents sur l’album.
En gros tout tourne autour des cratères, de la lune… certaines poésies ont été écrites lors d’une éclipse. C’est vraiment un gros travail de fond sur la cartographie de la lune.
Pouvez-vous présenter les trois reprises de l’album ? Pourquoi ces artistes (Steve Coleman, Heitor Villa-Lobos et Modest Moussorgski) et pourquoi ces morceaux ?
« The Rings of Neptune », de Steve Coleman, n’a jamais été enregistré. Il l’a écrit pour un concert auquel j’ai assisté en 2016 et ne l’a plus jamais rejoué. J’ai toujours aimé ce morceau et un jour je l’ai appelé pour lui demander si je pouvais l’utiliser. Il m’a dit « Oui, si tu arrives à chanter toutes les parties, là tout de suite au téléphone. Je te le donne ». Et… il me l’a donné (rires). Ce sera donc la première sortie sur disque de ce morceau, c’est plutôt cool !
Ensuite pour « Valsa-Chôro » de Villa-Lobos, c’est quelqu’un de très cher à mon cœur qui me l’a fait découvrir. C’est assez nostalgique pour moi, j’adore l’ambiance du morceau. À la base c’est un morceau pour guitare seule, je l’ai arrangé pour une nouvelle formation et j’ai improvisé dessus à la voix.
Et le morceau de Modest Moussorgski, « Cum mortuis in lingua mortua », j’aime aussi beaucoup son ambiance. J’ai toujours aimé ce morceau et j’ai toujours voulu en faire quelque chose. Je trouve qu’il est propice à l’improvisation. C’est assez sombre et je trouvais ça parfait pour terminer l’album. En latin ça veut dire « avec les morts dans une langue morte ». C’est un peu déprimant (rires), mais je trouvais que ça pouvait offrir une belle conclusion à l’album.

Est-ce que les musiciens qui vous accompagneront sur la scène de Jazz à la Villette (Mathias Lévy au violin, Irving Acao au saxophone ténor, Hermon Mehari à la trompette, Sonny Troupé au ka et à la batterie, Sary Khalife au violoncelle) ont tous pris part à l’enregistrement de l’album ?
Oui ! Sauf le violoncelliste Sary Khalife qui sera au concert en remplacement de Guillaume Latil. 

C’est un sextet composé de musiciens aux origines géographiques et aux styles musicaux très divers. Comment l’avez-vous formé ?
Quand m’est venue l’idée des compositions de ce disque, j’ai commencé à faire des concerts en quartet. C’était déjà avec Sonny Troupé aux percussions et avec le trompettiste Hermon Mehari, mais avec un autre saxophoniste. J’ai fait quelques concerts test où j’essayais de voir comment nos différentes sonorités pouvaient s’emboîter. On s’est tous tout de suite bien entendu, il y a eu un bon feeling. Ensuite j’ai rajouté les cordes avec le violon et le violoncelle.
À ce moment-là, on n’avait pas encore tous joué ensemble. On a fait une première répétition tous les six et ensuite on a enregistré. C’était organique. Il n’y avait pas beaucoup de temps de préparation, c’était vraiment très spontané. Et d’ailleurs on est un peu comme ça aussi dans nos relations. C’est très spontané : on ne passe pas beaucoup de temps ensemble mais quand on joue, c’est bien, on s’accorde bien. Je trouvais que c’était les personnes dans Paris avec lesquelles c’était le plus naturel de jouer.
On a un son assez brut parce qu’il n’y a pas d’instrument harmonique. Il y a beaucoup de rythmes qui, grâce à nos différentes sonorités, s’imbriquent plutôt bien !

Mare Undarum est disponible depuis le 16 août en version numérique sur Bandcamp et prendra vie sur la scène de Jazz à la Villette samedi 5 septembre à 18h.

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