Festival Jazz à la Villette du 28 août au 7 septembre 2025

Rita Payés © Clara Ruiz

Entretien : Rita Payés et la musique, une affaire de famille

interview

La chanteuse et tromboniste catalane, à l’affiche de Jazz à la Villette samedi 6 septembre 2025, nous parle de son dernier album, de ses collaborations et de son rapport à la musique en live. 

Votre dernier album, De camino al camino, est sorti l’année dernière. Qu’en est-il de sa conception et de ses principales inspirations ?

Je dis toujours que c’était un projet un peu inattendu d’avoir fait ce disque, car ce n’était pas prévu. Mais j’ai constaté que j’avais quelques morceaux qui pouvaient être réunis et assemblés. Ils ont des inspirations différentes, mais finalement, il y a quelque chose de similaire dans tous ces morceaux. Je pense que je cherche la beauté de la vie. J’aime voir l’art comme quelque chose de puissant pour montrer les belles choses. J’aime l’utiliser comme ça et je suppose que toutes les chansons de l’album essaient d’aller dans cette direction.

Vous avez enregistré votre premier album il y a environ 10 ans, quand vous aviez 15 ans seulement.

Je ne sais pas si je considère que ces albums étaient les miens. Je commence toujours à compter à partir de l’album Imagina (2019) que j’ai fait avec ma mère.

Est-ce que ces 10 années ont changé la façon dont vous abordez votre musique et ce que vous souhaitez y exprimer ?

Clairement, cela a été comme un cheminement. J’ai changé en tant qu’être humain, donc ma musique aussi. Pour les premiers albums dont vous parlez, ceux que j’ai faits quand j’avais 15 ans, je jouais avec un groupe et c’était génial parce que j’ai beaucoup appris et découvert des musiques très différentes de la mienne, même si je les appréciais déjà.

Ensuite, je pense que j’essaie juste de trouver quelque chose sans savoir ce que c’est, et je sais que je mourrai sans le savoir. Mais je pense que c’est ça, la beauté de la vie. Et en tant que musicienne, le plus beau c’est que tu peux explorer. Je pense que c’est ce que je fais ; j’essaie d’apprendre de nouvelles choses, de faire ma musique, tout en écoutant qui je suis dans le moment présent et en essayant de faire quelque chose qui correspond à mes pensées.

Justement, vous parlez de la musique comme moyen d’explorer des choses. C’est la première fois que vous sortez un album comprenant uniquement vos propres compositions. Pouvez-vous expliquer ce qui vous a poussé à sortir des chansons originales ?

Ça a été comme un cheminement naturel, car le premier album que j’ai fait avec ma mère était composé de reprises de chansons que nous aimions. Le deuxième était comme un mélange. Là, j’ai commencé à être plus confiante et on a enregistré quatre ou cinq de mes chansons. Et pour ce dernier, je ne me suis pas vraiment dit consciemment que je voulais faire un album uniquement de mes chansons. Mais je voulais essayer de jouer ma musique et ça m’a vraiment fait du bien.

Parfois, je me dis que ce n’est pas nécessaire de faire plus de musique parce que tout a déjà été fait. Mais on ne peut pas penser comme ça. Et parfois je pense vraiment comme ça… Mais en même temps, d’autres fois, c’est comme si je ne décidais pas d'écrire une chanson, mais je me retrouve à la faire et je me dis « Ok, si je suis en train de faire ça, c’est peut-être qu'il y a une raison ». C’est une question difficile.

Vous avez dit avoir écrit les chansons et seulement plus tard vous être rendu compte qu’il y avait une certaine cohérence entre elles et que ça avait du sens comme un album complet.

Oui, j’imagine toutes les chansons comme si c’était un livre pour enfants. Comme si chaque chanson était une petite histoire. J’aime imaginer ça ainsi. Pour moi, toutes les chansons ont une signification, mais j’aime aussi que chacun puisse s’approprier ces chansons et penser ce qu’il veut. C’est aussi ça la magie de la musique.

La pochette de l’album est très originale. Quelle était l’idée derrière cette image ?

En fait, on enregistrait un clip vidéo et la femme qui faisait la robe m’a prise en photo. Cette photo était à la fois de mauvaise qualité et très belle. On l’adorait. On s’est dit que ce serait bien de l’avoir en bonne qualité. Ensuite, l’idée est venue d’en faire un portrait réaliste. David, qui est un ami et aussi mon manager, m’a parlé de Barbora Kysilkova, une artiste tchèque. Elle fait un travail magnifique. Il y a un très beau documentaire, que je recommande vivement : The Painter and the Thief. J’admire la façon dont elle s’adonne à son art. J’ai vraiment ressenti beaucoup d’empathie pour sa manière de faire. On lui a écrit en pensant qu’elle ne répondrait pas. Mais elle l’a fait et elle était enthousiaste. On lui a envoyé la photo originale et elle en a fait cette peinture incroyable.

Le son de l’album est très riche, notamment avec le groupe live et les cordes. Est-ce que ça a été difficile de traduire le disque pour un contexte live ?

Non, justement, ce n’était pas difficile, car on a enregistré en live. J’aime vraiment faire ça. Mais j’aime aussi explorer d’autres choses. On a aussi un peu produit l’album. Juan Rodríguez Berbín, le batteur, est aussi le producteur de l’album. Il est très sensible et très respectueux de la musique que j’ai écrite. Il l’a fait d’une manière que j’aime vraiment beaucoup. J’ai adoré enregistrer en quintette avec les guitares, la contrebasse, la batterie, ma voix et le trombone ensemble. Les cordes ont ensuite été enregistrées séparément à cause des dates et des plannings. Mais c’est bien ainsi parce que cette musique fonctionne vraiment telle qu’elle a été conçue.

Vous avez un groupe live impressionnant avec neuf membres en tout. Il y a entre autres votre mère (Elisabeth Roma) et votre compagnon (Pol Battle) avec qui vous jouez depuis longtemps. Comment choisissez-vous les musiciens et musiciennes avec lesquels vous souhaitez jouer ? Pouvez-vous nous parler de ce groupe avec lequel vous allez jouer à Jazz à la Villette ?

Je crois qu’on n’a jamais joué en dehors de l’Espagne avec tout le groupe. On a joué au Mexique, mais c’était quelque chose de très spécial. Et le quatuor à cordes venait de là-bas. J’adore vraiment jouer dans ce format complet, car c’est vraiment comme ça que je conçois la musique. Et on ne peut pas toujours le faire parce que c’est évidemment très compliqué de déplacer autant de personnes. Mais je suis super heureuse de ça.
Donc, comment j’ai choisi les musiciens ? J’ai commencé à jouer avec ma mère un peu par hasard. Je lui avais offert comme cadeau d’anniversaire un enregistrement en studio. Et c’est comme ça qu’on a enregistré le premier album qui s’appelle Imagina. Ensuite, j’ai voulu jouer en live avec une contrebasse et une batterie parce que j’avais besoin d’impulser une autre énergie. Et j’ai tout de suite pensé aux personnes qui jouent maintenant.
Par exemple, Juan, le batteur, je le connaissais déjà, je savais comment il joue et pense, et je savais que je le voulais lui. Pour la contrebasse (Horacio Fumero), c’est pareil. C’était un de mes professeurs et je suis amie avec sa fille. C’est incroyable de jouer avec lui. Il a 75 ans et toujours plein d’histoires à raconter, c’est comme une master-classe permanente. C’est avec la musique comme dans la vie.
J’aime vraiment partager avec des gens que j’aime en tant que personnes, en tant qu’êtres humains. Avec ma mère et mon compagnon Paul, je pense toujours que j’aimerais jouer avec eux même s’ils n’étaient pas de ma famille. Je les aime vraiment en tant que musiciens. Je me sens chanceuse pour ça. Alors oui, parfois c’est un peu fou car on parle toujours de musique à la maison, de logistique et de trucs pour les concerts, et cette partie-là est peut-être moins drôle, mais c’est vraiment bien de pouvoir partager tout ça avec eux.

Pour le quatuor à cordes, j’ai rencontré certains d’entre eux pendant la tournée que je faisais avec C. Tangana, un artiste très connu ici en Espagne. Lors de la dernière tournée qu’il a faite, on était environ trente musiciens sur scène. C’était fantastique, parce que c’est quelqu’un qui pourrait juste jouer avec un DJ et les gens viendraient quand même. Je le respecte beaucoup pour ça. Dans ce groupe, j’ai rencontré certains des instrumentistes à cordes qui jouent maintenant avec moi. On s’est vraiment admirés mutuellement et personnellement. Une relation est née et c’était du genre : « Oh mon Dieu, j’ai envie de faire ça et je veux que tu joues avec moi ! ».

Une grande partie de votre musique vient d’un contexte très intime, familial. Est-ce que c’est facile pour vous de passer de cette sphère très privée à jouer sur scène devant beaucoup de monde ?

C’est naturel, en quelque sorte. Je me sens tellement chanceuse de pouvoir faire ça parce que c’est ce que j’aime vraiment. C’était mon rêve enfant. Mais en même temps, ça me semble naturel, c’est vrai, parce que je le fais depuis longtemps. Ce n’était pas quelque chose de soudain. Donc je me sens vraiment à l’aise quand je joue et quand je suis sur scène. Je ne suis pas stressée. Les gens se moquent parfois de moi pour ça, parce que je suis très détendue. C’est parce qu’on a beaucoup joué ensemble, avec ces musiciens, que je me sens vraiment bien entourée.

Est-ce qu’il y a une spécificité pour vous, quand vous jouez dans des festivals à l’étranger ou en France comme Jazz à la Villette ? Est-ce que vous préparez le concert de manière spécifique ? 

Pas toujours. Par exemple, cet été on a surtout joué les mêmes morceaux. Mais juste parce que je ressens vraiment que c’est la meilleure façon de faire pour nous. Je ne veux pas changer parce que je trouve que ça fonctionne bien comme ça. Donc j’ai envie de faire la même chose parce que je veux que les gens le voient.
Pour ce concert à Jazz à la Villette, il y aura peut-être quelques invités spéciaux, mais je garde la surprise !

Vous partagez l’affiche de Jazz à la Villette ce soir-là avec ALA.NI. C’est aussi une artiste qui croise les influences, qui est très à l’aise pour mélanger des éléments de jazz avec d’autres types de musique. Est-ce que vous avez l’impression que c’est quelque chose qui est important pour vous ? Ou est-ce que c’est juste aussi quelque chose de naturel de mélanger les influences comme ça ?

Je pense que c’est vraiment quelque chose de naturel, parce que maintenant, dans le monde dans lequel on vit, on a beaucoup d’informations et on peut écouter de la musique du monde entier. Donc c’est presque impossible de ne pas faire un mélange des genres. Je n’ai pas vraiment une opinion très claire sur ce sujet, parce qu’en même temps, j’aime le fait que des gens veulent jouer du jazz pur, du « vrai » jazz… Mais qu’est-ce que le vrai jazz ? C’est une musique qui a beaucoup évolué. Donc parfois, je me sens un peu étrange quand je dois jouer dans un festival de jazz comme celui-ci, parce que je pense que je ne joue pas strictement du jazz, mais je joue néanmoins du jazz. À la fin, je pense que ce qui est bien, c’est que chacun puisse sonner à sa façon.

Vous avez mentionné votre collaboration avec C. Tangana. Est-ce que ce type de collaboration – avec des artistes qui sont peut-être en dehors du monde du jazz – est quelque chose que vous souhaitez faire davantage ? 

Ça fait quelques années que je collabore avec des gens très divers, que j’enregistre avec différents artistes. Je ne sais pas si je veux continuer à le faire autant, parce que ça devient un peu fou. Mais j’aime vraiment ça. Ce que j’aime, c’est collaborer avec des gens qui me sortent de ma zone de confort, parce qu’il y a des choses à découvrir. Et en même temps, c’est tellement agréable d’être dans sa zone de confort, de pouvoir juste se détendre et profiter. Mais oui, je suis toujours ouverte à de nouvelles choses, à des expériences différentes. J’ai eu beaucoup de doutes, par exemple quand j’ai collaboré avec C. Tangana, parce que je ne savais pas qui il était jusqu’à ce qu’il m’appelle. Donc c’était un peu étrange. Et mon opinion a évolué quand j’ai appris à le connaitre. Il aime vraiment la musique et puis, comme je l’ai dit, il a amené trente personnes sur scène. Je me suis dit : « Ok, je t’admire pour ça. »

 

Propos recueillis, retranscrits et traduits par Maxime Zimmermann.

Retour aux actus