Festival Jazz à la Villette du 1er au 12 septembre 2021

Bachar Mar-Khalifé & Bojan Z © Nikola Cindric

Un duo inédit pour Jazz à la Villette 2021 : entretien avec Bachar Mar-Khalifé et Bojan Z

interview

Ils se connaissent depuis longtemps, ont parfois joué ensemble, mais pour la première fois pour Jazz à la Villette Bachar Mar-Khalifé et Bojan Z se retrouvent côte à côte à deux pianos, pour un concert dont ils dévoilent prudemment la teneur. 
Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Bachar Mar-Khalifé : On se connait depuis une quinzaine d’années, mais la première fois où on a vraiment joué ensemble, c’était lors de la création de Bojan à Toulouse qui s’appelait Expatriots, au festival Rio Loco en 2008. J’étais encore exclusivement percussionniste à l’époque, et j’étais très fier de jouer avec lui. J’avais 25 ans et pour moi c’est la première fois où j’ai eu le sentiment de véritablement travailler la musique en groupe, parce que c’était un leader, quelqu’un qui pouvait réunir des musiciens de toutes nationalités et de parcours différents et ça fonctionnait. J’étais impressionné.

Bojan Z : On s’est retrouvés à jouer ensemble plusieurs fois par la suite, mais dès le début j’ai senti qu’il comprenait la musique dans son ensemble, et qu’il comprenait même trop bien ce que je faisais au piano. C’était toujours rapide et facile avec Bachar. Quand, par la suite, je l’ai entendu jouer du piano, j’ai compris pourquoi on fonctionnait aussi bien ensemble.
 
C’est, en revanche, la première fois que vous allez jouer à deux pianos. D’où est venue cette envie ?
Bachar Mar-Khalifé : Au départ, c’est Jazz à la Villette qui m’a proposé un concert, et d’emblée, pour moi, ça devait avoir une connotation jazz. Les étiquettes ont tendances à me bloquer, je préfère que l’on mette ma musique dans plusieurs cases et non dans une seule. J’ai donc tout de suite pensé à Bojan parce que c’est quelqu’un avec qui j’ai toujours vécu des moments particuliers, uniques, et parce qu’on a toujours beaucoup ri dans le travail. Pour moi c’est important de recentrer la musique sur la relation que l’on a avec les gens avec qui on joue. Même si on ne sait pas dans quelle direction on va aller précisément, l’essentiel est déjà là, le reste n’est que du détail.

Bojan Z : Il y a les pianos, certes, mais il y a aussi la voix de Bachar, sa poésie, que l’on peut utiliser de plein de façons différentes. Ce qui nous amuse c’est de trouver un terrain qui n’est pas conquis d’avance. Depuis toujours, j’ai aimé me retrouver dans des situations inédites, c’est ce qui m’attire. Notre expérience commune me fait dire que ce sera convivial et chaleureux.
Vous pourriez, pour l’occasion, écrire un morceau ensemble ?
Bojan Z : C’est tout à fait possible, surtout avec un gars comme Bachar, on n’est à l’abri de rien (rires).
 
Qu’est-ce qu’il y a de commun, selon vous, entre la culture libanaise et celle des Balkans ?
Bachar Mar-Khalifé : Nous avons les Ottomans en commun, je le ressens très fort lorsque je joue en Serbie ou en Bosnie. Il y a des mots similaires qui appartiennent à l’héritage ottoman.
 
Bojan Z : Il y a quelque chose que l’on retrouve de l’Azerbaïdjan jusqu’au Maroc, au niveau de la mélodie et de l’harmonie, qui vient aussi des Ottomans, tout comme les rythmes qui venaient de l’Asie jusqu’à l’Afrique en passant par les Balkans. J’ai beaucoup écouté de musique en provenance de tout le bassin méditerranéen, et d’Afrique également, et c’est quelque-chose qui nous rapproche de manière naturelle.

Bachar Mar-Khalifé : Nous venons de pays où la tradition orale est très présente, et où les chansons traversent les peuples et les âges pour se transmettre, sans même savoir qui les a composées. Bojan m’a invité il y a une dizaine d’années à jouer sur le disque de la chanteuse bosniaque Amira, je lui ai fait découvrir le répertoire de Fairouz, dont le compositeur venait du classique. Il y a beaucoup d’échanges entre nous.
 
Le fait de venir de deux pays qui ont connu des conflits très importants est aussi quelque chose qui vous rapproche ?
Bachar Mar-Khalifé : Je n’ai pas le souvenir que l’on ait vraiment parlé de ça, mais c’est là, c’est en nous et nous n’avons pas besoin de l’évoquer pour nous comprendre.

Bojan Z : On ne veut surtout pas utiliser ça pour présenter la musique que l’on fait. Quand j’ai émergé sur la scène jazz française, c’était au début du conflit en Bosnie, et en tant que Serbe j’avais la crainte qu’on me ramène à ça, au camp de l’agresseur. Mais ce n’était pas ma guerre, je n’ai jamais pris parti, je constate juste que, comme toutes les guerres qui ont précédé sur cette planète, c’est son caractère stupide qui l’emporte au final.
 
Il y aura une part d’improvisation dans votre set à Jazz à la Villette ?
Bojan Z : Dans nos deux traditions il y a une part d’improvisation qui n’existe pas dans la musique classique européenne, même si, à l’origine, les compositeurs classiques comme Chopin ou Bach partaient d’une improvisation qu’ils ont ensuite fixée pour devenir une œuvre. A l’époque du Baroque, il y avait des tournois d’improvisations comme, des siècles plus tard, avec les standards américains. Dans la musique arabe, il y a un instrumentiste qui donne le thème de départ aux autres musiciens, comme dans le jazz, et c’est naturellement que l’on pourrait s’inscrire dans cette tradition.
Vous pourriez faire vivre ce duo dans le temps où est-ce voué à être une rencontre unique ?
Bojan Z : Dans la plupart des projets dans lesquels j’ai joué, ça démarrait par une invitation comme celle-là. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut savoir à l’avance, mais ce n’est pas inenvisageable.

Bachar Mar-Khalifé : L’époque que l’on traverse nous interdit presque d’envisager les choses sur le long terme. Nous avons cette chance d’avoir cette date, il y a parfois une tyrannie de l’industrie qui voudrait que toutes les rencontres improvisées comme ça deviennent des choses qui s’inscrivent dans le temps, alors à force on a appris à résister à ça. On va déjà faire ce concert, on verra ensuite. Je suis heureux de partager ce moment avec Bojan, ça m’intimide assez comme je l’ai dit au début, parce qu’à mes yeux c’est un pianiste exceptionnel. Mais je l’ai cherché puisque l’idée vient de moi (rires).

Bojan Z : On a souvent joué ensemble, je ne peux pas croire que tu sois encore intimidé. Au moment où on joue, l’engagement est le même, il n’y a pas de hiérarchie qui tienne. 
 
Il y aura des invités ?
Bachar Mar-Khalifé : C’est en train de se construire, on n’a pas encore décidé mais la porte sera ouverte. C’est bien de partir à deux, car c’est l’essentiel de ce qui va se passer. Pour le reste, on verra.

Bojan Z : On a commencé par évoquer ceux qui ne seront pas invités (rires)

Propos recueillis par Christophe Conte.

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